Projet 52²

[33] Anna – La vengeance est un plat qui se mange froid

Allez, cette semaine, grâce à Fanny, je vous propose un petit tour au rayon bricolage…

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Elle avait tout planifié. 25 ans qu’elle travaillait à ce poste. 25 ans qu’elle ruminait. Elle n’avait jamais été en retard, jamais pris de congés maladies, jamais seulement rechigné en découvrant semaine après semaine ses horaires décalés, aux amplitudes toujours plus larges, un salaire toujours au ras des pâquerettes. Oh, bien sûr, grâce à son ancienneté elle avait acquis quelques avantages comme ses deux jours de congés supplémentaires par an et la chance de ne travailler qu’un dimanche sur trois. Pour le reste, même salaire, même non reconnaissance de son métier, même suspicion de la part des vigiles à chaque journée de travail. 25 ans qu’elle portait un masque…

Elle aurait dû partir vingt ans plus tôt, avant qu’elle n’ait des gosses, un emprunt immobilier sur le dos et un mec qui avait perdu son emploi… Mais l’engrenage avait pris et les années défilées à toute vitesse. Et aujourd’hui ? Elle était derrière sa caisse, scannant à vitesse modérée (ça n’apportait rien de se presser sinon des tendinites à répétition) les articles des centaines de clients journaliers.
Quand elle rentrait le soir à 22H, son appartement résonnait, il était vide. Son mec était parti avec sa meilleure amie. Ses deux enfants avaient aujourd’hui passé la vingtaine et quitté le nid familial. Elle était seule. Même son vieux chat avait fugué trois mois plus tôt.
Mais depuis toutes ces années, une rumeur enflait du plus profond de ses entrailles, une sourde vengeance grossissait depuis des années. Elle avait tout planifié, tout étudié et elle savait parfaitement comment tout se déroulerait même si ce ne serait pas facile. Elle avait subtilisé quelques semaines plus tôt, la carte de fidélité de son patron alors qu’il était passé à sa caisse avec quelques articles. Le petit clin d’œil équivoque qu’il lui avait lancé ce jour-là en tapotant des menottes rose moumoutes posées sur le tapis de caisse tout près de bâtons luminescents l’avait convaincu du bien fondé de son projet.
C’est ainsi que le lendemain matin, elle avait profité de son jour de repos.
Il lui fallait encore quelques menus achats avant de passer à l’acte.
Elle avait toujours été discrète et sa venue au magasin ce matin-là passa inaperçu. Elle fila dans les rayons, comme une ombre et récupéra dans son panier rouge une bouteille de rhum, de l’acide sulfurique, un piège à rats et un calepin, un facturier que son patron prenait souvent dans les rayons, histoire de rendre cette course plausible si jamais il y avait une enquête. Ce qui serait forcément le cas.
Elle passa aux caisses automatiques, passa la carte de fidélité de son boss, paya en liquide et rangea toutes ses affaires dans son sac.
Personne ne l’avait remarqué.

Une fois sur le parking, elle soupira longuement, son cœur battait la chamade. Ce qui allait suivre ne serait pas la partie la plus facile. Mettre en mouvement ce qui avait été joué des milliers de fois dans sa tête apparaissait plus difficile que prévu. Assise derrière le volant de sa voiture, elle ouvrit la bouteille d’alcool et en but une longue gorgée. Elle démarra.
Après avoir roulé en rase campagne une dizaine de minutes, elle se gara sur le bord d’un chemin. Au bout du chemin de terre, un manoir. Sur la terrasse, un homme bedonnant, le front luisant à cause de la chaleur. Sur une table en fer forgé, un verre et quelques amuses gueule.
L’homme était au téléphone et parlait avec animation. Il ne vit pas la femme munie d’une bouteille en plastique s’approcher dans l’ombre des arbres bordant le chemin. Elle versa l’acide sulfurique dans le verre encore à moitié plein et posa la tapette à rats prête à claquer. Puis elle s’éloigna de nouveau sous les arbres pour observer la suite de la scène.
Elle n’attendit pas longtemps, le gros homme luisant pris son verre et l’avala d’un trait. Son visage s’empourpra presque instantanément, de l’écume bouillonnante sortit de sa bouche.
Sa main laissa échapper le verre qui se fracassa au sol.
À tâtons, il chercha son téléphone qu’il avait posé sur la table en fer forgé mais ses doigts frôlèrent la tapette et elle sectionna les phalanges de son majeur et de son annulaire.
L’homme hurla, de la bave s’écoulant tout autour de sa bouche.

La femme approcha. Triomphale. Hilare.
Il la fixait de ses yeux exorbités, la suppliant de l’aider alors qu’il ne parvenait plus à articuler deux mots.
Elle le regarda s’affaisser, le gras du ventre l’empêchant de s’affaler complètement.
Elle le toisa et en riant lui lança :
– Pas de SBAM*, pas d’antidote.

Elle tourna les talons, libérée de ce poids qui l’écrasait depuis des années. Prête à vivre, enfin.
L’homme suffoquait. Il n’avait même pas reconnu cette caissière qu’il essayait de serrer dans les vestiaires depuis des années, ce petit jeu du chat et de la souris qui l’avait follement amusé avait fini par se retourner contre lui.
Il mourut sans comprendre.
Elle fut renversée par un camion en retournant à sa voiture. Elle décéda sur le coup. Le sourire au lèvres, le merci au bord du cœur.

* SBAM : Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci > moyen mnémotechnique pour les employés de commerce afin de savoir comment interagir avec la clientèle

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À propos de Anna Sam

maman, blogueuse, auteur et un peu plus aussi ;) vous pouvez me lire sur : www.bdencre.com projet52aucarre.wordpress.com et mon premier blog (qui n'est plus actif) : caissierenofutur.over-blog.com

2 commentaires sur “[33] Anna – La vengeance est un plat qui se mange froid

  1. GARREAU
    12 octobre 2015

    Hé ha ! Toi, t’avais un compte à régler, non ?! Mais la fin est très morale … (on ne peut pas être méchant, même si on a une bonne raison, impunément) 😀

    Aimé par 1 personne

    • Anna Sam
      12 octobre 2015

      mais je ne vois pas du tout ce que tu veux dire 😀 😀 😀
      mais oui, j’ai pas pu m’empêcher d’y mettre une petite morale à la fin ^^

      Aimé par 1 personne

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Cette entrée a été publiée le 12 octobre 2015 par dans Anna Sam, Drame, Nouvelles, Thriller, et est taguée , , .
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