Projet 52²

[32] Karine – Manque de flair

C’est l’automne, alors Anna et Karine vous propose une nouvelle de saison !

automne gardais - Sabine Lauret

C’est l’automne, ma saison préférée… Je mets le bout du nez dehors, surpris par l’air piquant. L’aube n’est pas encore vraiment là, c’est l’heure entre chien et loup. Mais je ne suis ni l’un, ni l’autre. Je ne suis pas prêt de me laisser caresser sous le ventre par des mains humaines. Et il est hors de question que je chante sous la lune. Je ne sais pas hurler, c’est un fait. J’ai essayé, un jour. J’ai levé le nez, contracté mes abdos, inspiré un grand coup et poussé… un navrant glapissement. Que voulez-vous ? N’est pas loup qui veut…

Quoi qu’il en soit, c’est mon heure. Celle où je me fonds dans la nuit, ombre parmi les ombres. Je suis en mode furtif, souple sur mes membres. Je ne fais pas plus de bruit que cette musaraigne qui s’enfuit devant moi. J’ai bien appris mes leçons : en camouflage, je suis le meilleur ! Je sais m’arrêter derrière un arbre, tapi dans l’épais duvet de feuilles mordorées. Là, je deviens invisible. Carrément. Et je me délecte de voir passer non loin de moi des proies potentielles ou des humains inconscients de ma présence. D’autres déguerpiraient, terrorisés par le bout luisant de leurs fusils. Mais pas moi. Moi, je suis un aventurier. Le plus gros de la portée. Le casse-cou de service. Le premier à mordre dans les prises que maman ramène.

Ce matin, c’est à mon tour de leur faire plaisir. Je vais aller leur préparer un petit déjeuner à ma façon. Ils ne vont pas être déçus…

Je me dirige à travers la forêt sans perdre de temps. Je connais tous ses recoins, toutes ses odeurs. Je file comme un éclair roux vers ma destination, sans réveiller les habitants du coin. La truffe au ras du sol, la queue dans le prolongement de mon dos, je n’ai pas de temps à perdre. Cela fait plusieurs jours que je prépare mon coup et mon cœur bat plus vite à l’idée de ce que je vais réaliser. Mes frères ne vont pas en croire leurs yeux.

J’arrive à l’orée de la forêt. Cela ne m’a pris quelques minutes. Oui, en plus d’être un génie du camouflage, je suis un coureur né. Cependant, là, ça se complique un peu : je dois traverser un champ et je vais être à découvert. Qu’importe. Je vais me déplacer tellement furtivement que personne ne sera capable de me voir. Je suis le roi des rusés, le meilleur r…

– Salut, petit !

Je sursaute en retenant in extremis un glapissement. Là, sur ma droite, le chien du fermier vient de m’interpeler. Je tremble sur mes pattes qui ont soudainement envie de battre un record de vitesse, en sens inverse !

– S… s… Salut !

– Tu viens voir les poules ?

Il est plutôt cool, pour un chien de ferme. Mais son collier à piquants ne m’inspire pas…

– Non… Y’a des poules dans le coin ?

Le cabot tourne sur lui-même, urine sur un tronc d’arbre mort, prend le temps de gratter la terre. Ah le salopard ! Il me fait mariner…

– Tu ne les as pas senties ?

– Non… Non non…

– Tant mieux, alors… Le flair, c’est important, tu sais… Alors, quand on ne sent pas quelque chose, des fois, ça évite d’aller fourrer son nez là où on n’aurait pas dû.

Sur ce, il me plante là, à l’orée du bois, entre chien et loup. Ma fourrure en frémit encore. Je le regarde retourner chez lui, au chaud dans la maison de l’homme, alors que la rosée couvre mon pelage. Quelle frousse ! Mais je ne vais pas me laisser intimider… Je suis un renard, pas une mauviette !

Sans plus réfléchir, je traverse comme une flèche le champ qui me sépare du poulailler, contourne ce dernier, et repère sans hésitation le trou que j’ai commencé à creuser les nuits précédentes. Encore une minute, et je serai à l’intérieur. Je glisse ma truffe sous les planches de bois et… CLAC !

Cette fois-ci, je ne peux retenir un glapissement douloureux. J’extraie mon museau du poulailler alors que les volatiles se moquent de moi : un piège à souris s’est refermé au bout de ma truffe noire !

– Ça, pour ce qui est du flair, se moque une voix derrière moi, on peut dire que t’as pas été gâté…

À défaut de ramener une belle poule à mes parents, je retourne au terrier le nez en sang et l’orgueil en vrac.

Moralité : Quand quelqu’un vous dit de ne pas fourrer votre nez dans les affaires des autres, mieux vaut tenir compte de son conseil.

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À propos de Karine Carville

Un jour, on m'a demandé si j'étais un auteur ou un écrivain. J'ai répondu que j'étais une écriveronne ! J'aime raconter des histoires et vous pourrez trouver mes livres sur http://karinecarville.com . J'y partage aussi des lectures et des conseils pour les jeunes auteurs.

2 commentaires sur “[32] Karine – Manque de flair

  1. ginou
    5 octobre 2015

    Une fable à la mode Karine … sympa 🙂

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 5 octobre 2015 par dans Non classé.
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