Projet 52²

[23] Karine – Nuit blanche

Cette semaine, nous vous proposons de passer une nuit blanche…

[23] Nuit blanche

Le brouillard s’était brutalement épaissi, blanchissant la campagne environnante. Il n’y voyait rien et attendait, le cœur battant, que les conditions climatiques changent. Inutile de s’aventurer plus loin. Il connaissait suffisamment sa région natale pour savoir que chaque pas supplémentaire pouvait le précipiter dans un ravin. Il fallait patienter, encore.

Il s’accroupit, posant une main sur la terre humide. Là, à ses pieds, les empreintes étaient encore fraîches : un loup de grande taille était passé par ici peu de temps avant lui. Il caressa le contour de la trace. Ils n’étaient plus très loin l’un de l’autre, mais si le brouillard ne se levait pas…

Sa gorge se noua alors qu’il refoulait cette terrible pensée. Il allait y arriver, il le fallait ! Il le lui devait.

L’air sembla soudain s’éclaircir. L’homme se redressa et tourna son regard sombre vers le ciel : la Lune, ronde et pleine, large comme sa main, apparaissait enfin. Elle reflétait une lumière vive sur le paysage, dévoilant les arbres les plus proches. Il s’assura qu’il avait toujours son couteau, rajusta son vêtement et reprit sa marche.

Le froid lui mordait les bras et les cuisses, mais il en avait l’habitude. Il était né ici, parmi les pins centenaires, au fond d’une grotte creusée sur le flan de la montagne et sur les parois desquelles des hommes avaient peints des animaux étranges. Vision des anciens chamans ? Prophéties à venir ? De nombreuses légendes circulaient parmi les tribus de la montagne. Certaines expliquaient la naissance du monde, dans un grand tourbillon de feu. D’autres promettaient la vie éternelle, dans la peau d’un animal fantastique.

Il n’avait jamais prêté foi à toutes ces balivernes. L’homme était un animal comme les autres : il devait vivre au rythme de la nature, la respecter, y puiser la vie et y trouver la mort. C’était simple, clair dans sa tête. Jusqu’à ces derniers mois.

Il avait senti la terre trembler sous ses pieds quand il l’avait vue. Belle. Si belle sous l’épaisse fourrure blanche qui la couvrait presque entièrement. Ses yeux étaient du bleu de cette mer dont certains lui parlaient mais qu’il n’avait jamais vu. Il avait voyagé dans ses prunelles dès le premier instant de leur rencontre. Il s’était vu à ses côtés, chevauchant vers des contrées lointaines, lui faisant l’amour les soirs de pleine Lune sur une couche improvisée, l’assistant lors de la naissance de leurs enfants. Sa vie ne pouvait être qu’à ses côtés.

Il en fut ainsi. Le guerrier le plus redouté de la montagne se lia avec la cadette d’un chef du nord. Dire que son amour grandit encore dans les premiers jours serait mentir. Rien ne pouvait être plus fort que ce qu’il éprouvait, pas même la mort. La jeune femme le comblait en partageant cette même passion. Rien ne pourrait jamais les séparer. À l’exception de la mort.

Celle-ci, jalouse de ce bonheur incongru en ces terres inhospitalières, frappa sans prévenir.

Il crut mourir en même tant qu’elle cette nuit-là alors que leur premier enfant refusait de naître. Avant de s’évanouir de douleur, il vit un loup, blanc comme les neiges éternelles, aux côtés de la couche ensanglantée.

Depuis, les légendes l’intéressaient. Et l’une d’entre elle tout particulièrement.

Il y eut un craquement, sur sa droite.

Là, entre deux énormes pins, un regard d’un bleu irréel surgit. Le guerrier retint son souffle. Ces prunelles, il en était sûr, étaient celles qu’il avait tant aimées. Il posa un genou à terre, déposant lentement d’une main son arme au sol.

– Louve… Je n’ai eu de cesse de te trouver…

L’animal s’approcha. Sa taille dépassait celle de tous les loups qu’il avait pu chasser. Contre une telle force de la nature, il n’avait aucune chance. Mais, de toute façon, il n’était pas venu pour se battre. Il sentit le souffle de la bête sur son front. Il était chaud, doux comme un vent d’été. Il plongea son regard dans les prunelles si claires et crut voir l’animal sourire. Sans réfléchir, sa main s’enfonça dans l’épaisse fourrure et un long frisson le traversa. Il n’aurait pu ressentir cela avec personne d’autre…

– C’est bien toi… Enfin…

La bête recula légèrement pour le fixer puis, sans crier gare, planta ses crocs acérés dans la gorge du guerrier.

Les légendes racontent que, depuis lors, deux majestueux loups blancs parcourent la montagne les nuits de pleine lune.

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À propos de Karine Carville

Un jour, on m'a demandé si j'étais un auteur ou un écrivain. J'ai répondu que j'étais une écriveronne ! J'aime raconter des histoires et vous pourrez trouver mes livres sur http://karinecarville.com . J'y partage aussi des lectures et des conseils pour les jeunes auteurs.

2 commentaires sur “[23] Karine – Nuit blanche

  1. ginou
    8 juin 2015

    J’aime beaucoup la délicatesse d’un texte dont se dégage pourtant une grande force et beaucoup d’émotion

    Aimé par 1 personne

    • Karine Carville
      9 juin 2015

      Merci Ginou ! Je me suis fait plaisir en écrivant ce texte (bon, comme toujours, remarque, mais celui-là m’a plu…). C’est toujours un peu une surprise pour moi aussi de savoir ce que je vais écrire.

      J'aime

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Cette entrée a été publiée le 8 juin 2015 par dans Émotion, Fantastique, Karine Carville, Nouvelles, et est taguée , , .
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