Projet 52²

[21] Karine – Un paysan futé

Cette semaine, nous avons reçu une superbe image de Sylvie qu’il a fallu utiliser dans nos nouvelles.

boite aux lettres 52aucarré***

– C’est une blague ?

– Non, pas du tout. C’est ainsi que l’on fait depuis toujours.

Laeti jeta un regard sévère sur la boîte rouillée qui trônait sur le mur branlant. Puis, elle se tourna de nouveau vers le sexagénaire qui lui faisait face. Planté dans sa combinaison bleue, les bras croisés sur sa poitrine, un sourire goguenard sur les lèvres, elle sentait combien la situation l’amusait.

– Il est hors de question que je garde cette antiquité ! Je vais en faire installer deux nouvelles, aux normes, et je vous fais cadeau de l’une d’entre elles.

– Mais moi j’veux pas changer, ma p’tite dame.

– Mais puisque je vous en offre une neuve !

– Pour quoi faire ? Celle-là suffit ben.

– Mais… Et comment je récupère mon courrier ? Le notaire ne m’a donné aucune clef !

– Ben vi, normal, c’est moi qui l’a !

– Et donc… ?

– Z’inquiétez pas, ma p’tite dame : je ramasse le courrier vers midi, en rentrant des champs, et je passe vous apporter le vôtre dans la foulée. On faisait comme ça du temps de votre tante, et des fois elle me faisait même un p’tit kawa.

Laeti poussa un soupir agacé en levant les bras au ciel.

– Ça ne me convient pas du tout ! Pas du tout, du tout ! Je n’ai aucune envie que vous mettiez votre nez dans mon courrier.

– Hé ! C’est-y que vous auriez des choses à cacher ? s’amusa le paysan. Bon, allez, c’est pas tout ça mais j’ai du travail. À demain !

Laeti le regarda partir sans pouvoir rien faire. Puis elle lança un regard accusateur vers la boîte aux lettres décrépite qui la narguait sur son muret hors d’âge. Mais qu’est-ce qui lui avait pris d’accepter d’hériter de la maison de sa tante ? Elle n’avait pas besoin d’une baraque pareille, et encore moins si tous les voisins étaient aussi intrusifs que celui-là ! Elle voulait juste un coin pour se ressourcer quelques week-ends par an, loin du stress de la capitale. Mais cela semblait déjà gâché à cause de ce bouseux qui refusait d’installer une autre boîte aux lettres sur son mur. Si le mur avait été à elle, cela ne n’aurait posé aucun souci, mais ce n’était pas le cas. Or le facteur ne voulait pas changer sa tournée. Déjà qu’elle n’avait aucune connexion internet pour le moment, si en plus elle ne pouvait pas recevoir son courrier tranquillement…

Laeti passa une bonne partie de la soirée à tourner la question dans tous les sens, sans trouver de solution. Énervée, elle finit par s’endormir sur le vieux canapé en velours, bercée par le ronronnement de la cheminée.

Le lendemain, ce furent les oiseaux qui la réveillèrent, bien plus tard que ce qu’elle l’aurait souhaité. Elle déjeuna brièvement et décida que la partie n’était pas terminée : quand le paysan allait pointer le bout de son nez, elle allait le persuader d’installer une autre boîte, quitte à lui offrir un café. Et justement, une ombre se profilait devant sa porte d’entrée vitrée. Elle hésita : la personne qui toquait au carreau semblait plus grande que son voisin…

– Bonjour, fit-elle en ouvrant, le cœur battant.

Un sourire ravageur la cloua sur place alors qu’une voix grave la faisait frissonner.

– Bonjour, je suis Luc, le neveu de votre voisin. Il m’a chargé de vous porter votre courrier et de vous présenter ses excuses pour hier.

– Ah ? réussit-elle péniblement à articuler tout en tentant de ne pas regarder la peau mate qui apparaissait entre les pans de la chemise de son interlocuteur.

– Je sais que mon oncle n’est pas facile, mais vous verrez c’est un gentil monsieur. Vous pourrez compter sur lui en cas de pépin.

– Ah…

– Et si jamais il ne peut rien pour vous, je passe souvent le voir le week-end.

– Ah !

– Alors, pour la boîte aux lettres, vous croyez que vous pourrez vous y faire ? C’est qu’il y tient à son antiquité, le bougre.

– Oui, oui, bien sûr…

– Vous êtes adorable, merci beaucoup ! À bientôt !

« Nom d’une pipe, ils sont futés les paysans du coin », songea Laeti en regardant s’éloigner la haute silhouette de Luc.

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À propos de Karine Carville

Un jour, on m'a demandé si j'étais un auteur ou un écrivain. J'ai répondu que j'étais une écriveronne ! J'aime raconter des histoires et vous pourrez trouver mes livres sur http://karinecarville.com . J'y partage aussi des lectures et des conseils pour les jeunes auteurs.

7 commentaires sur “[21] Karine – Un paysan futé

  1. ginou
    25 mai 2015

    🙂 ! l’amour est il dans le pré ?

    Aimé par 1 personne

  2. Gersicotti Gersicotta
    26 mai 2015

    Mais non l’amour est dans la boîte aux lettres !!!!
    Bravo Karine !

    Aimé par 1 personne

  3. GARREAU
    27 mai 2015

    Ah ! Quelle chute ! Je reste sans … timbre ! Bravo !

    Aimé par 1 personne

  4. jacqueline Faventin
    28 mai 2015

    la fin justifie les moyens !

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 25 mai 2015 par dans Émotion, Humour, Karine Carville, Nouvelles, et est taguée , , .
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