Projet 52²

[02] Karine – C’était…

Contrainte : Une photo donnée par Sabine

***

Semaine 1 la porte

C’était…

C’était là.

Une porte massive, avec des barreaux et un vitrage opaque. Rien ne devait rentrer. Rien ne devait sortir. Tous les soirs, les vieux volets rose pâle se rabattaient sur les occupants du logis, les isolant un peu plus du monde extérieur.

C’était ça.

Ils ne faisaient pas de bruit. Ils n’avaient pas le droit de jouer. La télévision en noir et blanc murmurait au fond du salon. Les couverts effleuraient les assiettes. Ils respiraient à peine entre deux bouchées. Les yeux étaient baissés sur les légumes froids et le petit morceau de viande trop cuite. Personne n’osait prendre du pain. Ils tendaient l’oreille quand ils entendaient le staccato des talons aiguilles approcher de la table.

C’était elle.

Elle ne se déplaçait jamais en chaussons. Elle aimait sentir la vague de froid s’abattre par anticipation là où elle arrivait. Elle frôlait les silhouettes penchées, jouissant de constater que les poils des nuques se hérissaient à son approche. Qui serait la victime du soir, le chien qui finirait affamé, humilié, battu puis enfermé dans la cave humide ? Il suffisait d’un regard torve, d’un frémissement de lèvres, d’un couvert trop bruyant, et l’apocalypse fondait sur eux. Quotidiennement. Elle était la maîtresse de cette maison. Non, elle était plus que cela. Elle était une déesse que chacun idolâtrait par crainte, leur déesse unique, diabolique. Et comme tous les dieux, elle avait le pouvoir de vie et de mort sur ses croyants. Même sur leur père.

C’était lui.

Il l’avait choisie, sans vraiment réfléchir, comme on adopte une religion pour faire comme tout le monde, parce que cela se fait, parce que c’est confortable. Il avait voulu remplacer sa défunte épouse afin de se libérer des contraintes ménagères. Et puis, il y avait les pleurs des enfants, ces sanglots dans la nuit, ces réveils en hurlant, ce vide immense, palpable… Comment combler leur manque alors que lui-même ne ressentait plus qu’un creux béant dans la poitrine ? Un vide n’en remplit pas un autre. Il leur fallait une nouvelle mère, vite. Comment aurait-il pu deviner que la charmante femme qu’il épousait dissimulait la pire des créatures que l’humanité eût portée ? Ni lui, ni ses enfants…

C’était eux.

Ils étaient partis. Les plus grands s’étaient enfuis dans la nuit, emportant dans leur baluchon une photo de leur mère. Les plus jeunes avaient été emmenés par les services sociaux. Puis, les années avaient enseveli les mauvais souvenirs sous le manteau du quotidien.

À présent, elle était morte. Et il était seul. Seul derrière cette porte aux volets roses. Il ne restait plus qu’à toquer et attendre…

Des pas feutrés se glissèrent derrière la vitre dépolie. La porte s’ouvrit avec hésitation.

Elle fit un pas, laissant les autres derrière elle. Il lui fallut beaucoup plus de courage qu’elle n’aurait cru pour simplement dire :

– Papa ?

 

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À propos de Karine Carville

Un jour, on m'a demandé si j'étais un auteur ou un écrivain. J'ai répondu que j'étais une écriveronne ! J'aime raconter des histoires et vous pourrez trouver mes livres sur http://karinecarville.com . J'y partage aussi des lectures et des conseils pour les jeunes auteurs.

3 commentaires sur “[02] Karine – C’était…

  1. Karine Carville
    12 janvier 2015

    A reblogué ceci sur Mots et Cris par K. Carvilleet a ajouté:

    Voici ma nouvelle pour la seconde semaine du projet 52 au carré ! Bonne lecture. 😉

    J'aime

  2. venessamaman
    12 janvier 2015

    J’aime! trés beau texte!

    J'aime

  3. BERCHER
    13 janvier 2015

    « comme on adopte une religion pour faire comme tout le monde, parce que cela se fait, parce que c’est confortable. »
    j’ai trouvé ça terrible… mais vrais . j’ai ressentie l’angoisse,la terreur et la souffrance de ces personnages. Tu es très forte Karine

    J'aime

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Cette entrée a été publiée le 12 janvier 2015 par dans Émotion, Drame, Karine Carville, Nouvelles, et est taguée , , , , .
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